Georges DELERUE: le cineaste Harry Kumel se souvient de MALPERTUIS
Tout récemment, j'ai contacté le cinéaste Harry Kümel afin de recueillir son témoignage sur la partition composée et dirigée par Georges Delerue pour son film MALPERTUIS.
Voici les souvenirs qu'il m'a confiés:
"Mon choix s'est porté sur Delerue parce que, à l'époque, il était parmi les meilleurs, sinon le meilleur compositeur pour le cinéma qu'on puisse trouver. Et, bien évidemment, quelqu'un qui serait à même de fournir une partition intelligente pour le film assez compliqué au niveau structurel qu'était Malpertuis. J'ai eu le bonheur de pouvoir le faire engager, parce que le film était, en partie, une co-production avec la France, et qu'il fallait "remplir" certaines fonctions (et non des moindres) avec des collaborateurs français.
(...) Je n'ai pas beaucoup de souvenirs, sauf une grande joie en entendant la partition pour la première fois. Je me souviens d'avoir, entre autre, demandé à Georges de me fournir une parodie de la musique, si j'ose dire, 'romantique legato' qu'on attendait d'habitude de lui, pour souligner la "fausseté" relative des scènes d'amour entre Nancy et Mathias Crook. Il s'est exécuté avec beaucoup de plaisir car, disait-il, il avait des tiroirs pleins de ces 'rengaines'. Et autant pour les Godard ou Truffaut, qui, peu mélomanes qu'ils étaient, affectionnaient ce genre de sirop. Mais nous avons surtout parlé de structure musicale et même sans avoir une oreille musicale développée, on peut reconnaître les leitmotivs, thèmes et harmonies qui façonnent l'ensemble. Georges était particulièrement fier du gros morceau vers la résolution accompagnant le "déchaînement" des habitants de Malpertuis. Il avait à sa disposition un très grand orchestre (on enregistrait au Théâtre des Champs-Élysée, Avenue Montaigne, Paris, où de nombreuses bande sonores pour films ont été enregistrés). Mais il avait imaginé une façon de concerto pour orgue, et cet instrument solo se trouvait relié en duplex ... à l'église de la Madeleine. Car, croyez-le ou non, cela s'est enregistré simultanément! Encore une anecdote: j'avais imaginé pour la musique sortant du gramophone à rouleau d'utiliser, et ce pour d'évidentes raisons, un air d'Offenbach provenant de "La belle Hélène", qui s'appelle "Ce n'est qu'un rêve - un beau rêve d'amour!". Or, au moment où on terminait le montage (de la première et mauvaise version), et qu'on allait passer au mixage, ne voilà-t-il pas que les héritiers d'Offenbach s'opposait à cette utilisation - malgré que ce soit une musique en domaine public! On aurait pu avoir gain de cause, mais cela aurait demandé beaucoup de temps, que nous n'avions pas. Eh bien! en deux temps trois mouvements, le scénariste Jean Ferry écrit quelques refrains et couplets calqués sur Offenbach, et Georges composa une musique en moins d'une heure, qu'on se dépêcha d'enregistrer immédiatement, chez lui, avec chanteurs et petit orchestre qu'il avait réussi à dégoter je ne sais où!
Quel maître, quel artiste, et surtout quelle modestie! Vous savez que Malpertuis n'a pas eu beaucoup de succès à sa sortie. Lorsque je revis Georges quelques années plus tard à Hollywood (où il était allé habiter), je m'excusai auprès de lui en disant que cela n'avait pas du lui rapporter grand'chose (en France, les revenus des compositeurs sont principalement formés par les droits d'auteur). Georges me répliqua qu'il s'en fichait, qu'il avait suffisamment de films "qui rapportait ferme" et qu'au moins, celui-ci, il avait aimé le faire. C'était le plus grand compliment qu'on puisse me faire, surtout venant de quelqu'un comme lui."
Jean-Francois Houben
Remerciements: Harry Kümel.
1er février 2007



